Je suis sorti d’Iran mais j’ai emporté avec moi la peur et les morts

… rapidement, je reviens à moi, je suis à Paris. Le bruit venait simplement d’un skateboard heurtant le trottoir.
Il y a moins de quinze jours, comme des millions d’Iraniens, j’étais encore à Téhéran sous les bombes. J’ai entendu et vu des explosions d’une violence inouïe, parfois tout près de moi. J’ai vu des morts et des corps déchiquetés. Sans parler de la répression intérieure et des pendaisons de ces derniers jours. On finit par éprouver une étrange culpabilité d’être vivant quand d’autres meurent sous vos yeux — ou au bout d’une corde dans une prison.

Téhéran, Mars 2026

Q : Qui êtes-vous et quel était votre engagement en Iran ?

R : Comme des milliers de jeunes, j’étais engagé dans le mouvement Femme, Vie, Liberté. Je collaborais aussi avec l’association Mo-Ha, qui soutient les jeunes iraniens, notamment ceux arrêtés ou contraints à la clandestinité. J’ai rencontré Fariba Hachtroudi lorsqu’elle est venue à Téhéran en juin 2025 pour évaluer nos besoins. Elle a vécu avec nous les premiers bombardements. Avant la catastrophe de janvier 2026, j’ai continué à aider l’association comme je pouvais.

Depuis 20 jours, une trentaine de personnes a été exécutée, dont Erfan Shakourzadeh, étudiant en master primé en ingénierie aérospatiale à l’Université des sciences et technologies ou Sassan Azadvar, ancien champion de karaté.

Q : Que signifie vivre une guerre à Téhéran aujourd’hui ?

R : La peur physique avec ces avions de chasse au-dessus de votre tête, des explosions sur des quartiers résidentiels. Sous des bombardements d’une telle ampleur, « l’initiative citoyenne » se réduit à survivre : protéger sa famille, courir, attendre, recommencer. Mon ami Reza a été tué devant son lieu de travail, trois jours après avoir obtenu un crédit pour acheter un appartement. Il venait de se marier. À Karaj, une camarade d’université, Fahimeh, a été ensevelie avec toute sa famille.

Vidéo : l’explosion qui a tué mon ami Reza.

Q : Et la vie quotidienne sous les bombes ?

R : La guerre au quotidien, ce sont les files d’attente devant les boulangeries, les pharmacies, les stations-service… Des prix qui augmentent d’heure en heure ; la monnaie s’effondre. C’est rentrer chez soi les mains vides. Les commerces qui ferment, les médicaments qui manquent, les livraisons qui n’arrivent plus et la fin des activités en ligne !

Q : Et les communications ?

R : Internet est devenu un privilège de riche. Entre coupures, censure et VPN hors de prix, communiquer avec l’étranger ou en sécurité devient presque impossible. Certains paient l’équivalent d’un salaire mensuel basique juste pour contourner les blocages. Mais même les appels locaux sont perturbés…

Q : Quel impact sur les jeunes ?

R : Terrible. Écoles, universités et hôpitaux ont été détruits ou gravement endommagés. Nous sommes privés de nos droits les plus élémentaires : étudier, se soigner, vivre dignement. L’épuisement et la colère gagnent tout le monde, même parmi les soutiens du régime. Sur des réseaux proches du pouvoir, on peut lire : « Si les responsables refusent d’écouter le peuple, le peuple cessera de les soutenir. » La vie à plusieurs vitesses n’est respirable que pour les ultras-riches dont les fils de…

120 élèves tués par l’armée américaine à l’école de Minab, dans la province d’Hormozgan (Sud-Est), lors des premières heures de l’attaque contre l’Iran.

Q : Comment les jeunes opposants perçoivent-ils Trump, Netanyahou ou Reza Pahlavi ?

R : On considère désormais que Trump, Netanyahou ont rendu un immense service à la République islamique. La guerre a renforcé le régime. La répression s’intensifie au nom de la « défense sacrée ». Le mouvement populaire, qui aurait pu prendre un tournant décisif en janvier, a été noyé dans un bain de sang. L’aide que Trump nous promettait… « l’aide arrive » n’était que des bombes…

L’explosion, près du terminal des bus pour Ankara et au pied de la tour Azadi (Liberté)
Attaque des ponts routiers sur l’autoroute de Tabriz, le 7 avril 2026.

Q : Comment avez-vous quitté l’Iran ?

R : Grâce au soutien de Mo-Ha et par voie terrestre via la Turquie. J’ai échappé deux fois à la mort : le pont de l’autoroute de Tabriz a été bombardé quelques minutes après le passage de notre autobus. Plus loin, un autre pont a subi le même sort. Puis treize heures d’attente à la frontière de la Turquie, dans un escalier glacé, avant de franchir la frontière. Nous dormions à tour de rôle pour surveiller nos affaires. Une fois que je suis passé en Turquie, l’association a réussi à obtenir mon visa pour la France.

Q : Que retenez-vous de cette traversée ?

R : La peur qui crée la solidarité. Mehrdad, Fereshteh, Roya, mes compagnons d’infortune, des souvenirs et des noms gravés en moi. Le risque de la mort lie à jamais.

13 heures d’attente dans les escaliers glacés du poste-frontière de Turquie

Q : Que fait aujourd’hui Mo-Ha en Iran ?

R : La même chose que depuis des années. Elle aide les jeunes en difficulté, emprisonnés ou blessés et les familles des victimes de la guerre. Avant mon départ, un avocat partenaire m’a remis le rapport détaillé des aides aux jeunes prisonniers du mois de janvier 2026.

Q : Que vous disent aujourd’hui vos amis restés en Iran ?

R : Je vous livre les quelques messages parvenus malgré les coupures d’internet :

« Hurle notre ras-le-bol de Trump, de Netanyahou, de Pahlavi et de la République islamique. »

« Nous ne voulons ni sauveur, ni sermon, ni bombes « libératrices ». Juste la paix pour reprendre notre combat contre nos tyrans. »

« Peux-tu m’inscrire sur la liste des candidats à l’exil ? »

« Tu es sorti d’affaire mais nous, nous sommes toujours là ! Que Mo-Ha ne nous oublie pas ! »

Q : Un dernier mot ?

R : Le régime iranien a souvent affirmé ouvertement qu’il fera payer au peuple iranien le prix des attaques américaines et israéliennes. Ce qu’il fait. Pendant que le monde disserte sur la géopolitique régionale depuis des plateaux de télévision climatisés, les avocats des droits humains et les activistes continuent d’être arrêtés par dizaines. Depuis janvier 2026 le climat sécuritaire s’est terriblement durci. La coupure d’Internet et l’opacité du système judiciaire rendent la circulation d’informations extrêmement dangereuse. Les avocats, parmi les rares personnes ayant encore un accès partiel aux dossiers judiciaires, subissent une pression croissante : arrestations, convocations et poursuites pour motifs sécuritaires se multiplient.

Cinq avocats des droits humains emprisonnés depuis le début de la guerre en Iran


Les avocats ciblés par la répression :

Nasrin Sotoudeh a été arrêtée à son domicile à Téhéran le 1er avril 2026 ; ses appareils électroniques ont été saisis. Le lieu de sa détention et les motifs exacts restent inconnus. Déjà emprisonnée à plusieurs reprises, elle est une figure emblématique de la défense des droits civiques (lauréate du Prix Sakharov).

Amir Raïsian a été arrêté pour « diffusion de fausses informations » et « propagande contre le régime » après avoir alerté sur le cas d’un manifestant menacé d’exécution. Il a été libéré sous caution.

Elham Zeraat-Pisheh, avocate à Chiraz, a été arrêtée le 4 mai 2026. Dans le collimateur du pouvoir pour sa défense des manifestants de 2022, elle dénonce depuis l’inaction du Barreau face aux violations des droits des protestataires.

Milad Panahi-Pour a été poursuivi pour avoir dénoncé publiquement les restrictions imposées aux avocats dans l’accès aux dossiers judiciaires ; il a été libéré sous caution.

Aastareh Ansari a été arrêtée à son domicile à Chiraz le 3 mai 2026 et transférée vers un lieu inconnu. Elle défendait plusieurs personnes arrêtées lors des manifestations de janvier.

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